A partir du jeudi 6 août 2009


Edito

C’est devenu l’un de nos plus populaires rituels dominicaux. Tous les quinze jours, depuis l’automne dernier, Anne Roumanoff s’invite un verre de rouge à la main sur le plateau de l’émission «Vivement Dimanche » de Michel Drucker. Elle se livre à une chronique mi-hilarante mi-décapante de la vie des grands de ce monde vu depuis le comptoir d’une pocharde volubile, à la gouaille tour à tour triviale ou spirituelle. Je veux parler du «seul média libre et indépendant de ce pays qui réfléchit en profondeur aux problèmes et je bois à sa santé, Radio Bistrot ! ». Ecrit avec la complicité active de Bernard Mabille, ce six  minutes « quinzomadaire » est déjà riche de morceaux d’anthologie. Citons au hasard « la droite cassoulet : une petite saucisse avec plein de fayots autour » ou « José Bové a démarré une grève de la faim après les fêtes. Les femmes, elles, appellent ça un régime», ou encore « Sarkozy, on croyait qu’on avait élu John Kennedy, on s’est retrouvé avec Louis de Funès». Autant de trouvailles saisissantes qui ne manquent pas d’alimenter dès lundi matin les conversations de machine à café.

Et qui, en quelques millions de hits sur youtube et dailymotion, ont imposé son auteur comme l’une des premières caricaturistes politiques du pays, donnant ainsi un tour inattendu à sa carrière. Une Anne Roumanoff qui, en quelque sorte, voit définitivement tomber les quelques mauvais clichés qui lui étaient parfois accolés. Celui, par exemple, d’une fille un peu gourde. Certes, elle joue super bien les idiotes et les poivrotes, mais sur des textes qui souvent s’avèrent être des petits bijoux rhétoriques ; faut croire que c’est sur les bancs de Sciences Po qu’on apprend ce genre de trucs. Et puis quelle est cette rumeur qui prétend qu’elle ne s’intéresserait qu’aux mecs, aux régimes et à l’enfer maternel ? Car visiblement, plus ça va et plus Anne Roumanoff délaisse les embrouilles domestiques pour capter les bruits et les humeurs de la société, avec une réussite évidente.

De fait : un récent sondage du magazine TV Hebdo révélait que 23% des téléspectateurs  la choisiraient pour succéder à Laurent Ruquier aux commandes de son talk-show télé quotidien. Succès oblige, France 2  édite un DVD de son Radio Bistrot et Drucker le  reconduit pour l’année prochaine. Oui mais que va alors faire Roumanoff cet été en attendant la rentrée ?

Simple : elle reprend aux Bouffes Parisiens son one-woman-show. Monté l’an dernier, « Anne a 20 ans » est enrichi pour la circonstance de quelques sketchs inédits et d’un nouveau titre :  « Anne, 20 ans et plus». Ce spectacle plutôt très drôle signalait déjà les mutations en cours : « Il m’est arrivé un truc auquel je ne m’attendais pas du tout, j’ai eu 40 ans » balançait-elle en entrant sur scène. Avant d’enchaîner : « mon mec m’a dit : t’inquiète pas, Anne, tu les fais pas, tu fais 39 ».

Ecriture serrée, rythme cadencé, scène arpentée en long et en large, Anne Roumanoff multiplie pendant  une heure et demi , les mimiques et les accents, caricature son prochain et se moque d’elle-même, aligne les traits d’esprits et les franches grossièretés, glisse avec précision un mot tendre ou indigné entre deux  accélérations loufoques, s’offre même le luxe de ne pas nous faire rire le temps d’un slam sombre et facétieux dédié à la tyrannie des régimes : « Mourir pour des idées, c'est tellement démodé  - Rentrer dans son maillot, ça c'est vraiment le pied ». Bref, elle est tout à son affaire. Son truc ? Elle campe des personnages qui, postés aux quatre coins de la ville, voient tout le monde passer mais que personne ne remarque vraiment : la caissière de supermarché, la jeune vendeuse de fringues dans une grande enseigne, l’aide malade dans un hospice, voire , option radicale, Simone, échappée un moment du paradis pour assister à son propre enterrement. Et comme souvent ses témoins s’adressent directement au public (en mode « stand up comedy » pour le dire en termes techniques), cela donne un effet de réel assez prenant, et permet à Anne Roumanoff de cerner son monde de près.

C’est ainsi que celle que les gazettes appelaient déjà depuis quelques années la « sociologue du quotidien » s’est subrepticement muée en moraliste des années 00. Vous savez, cette ère dont l’imaginaire riant camoufle de plus en plus mal un réel plutôt flippant. Cette époque toute bizarre où chacun est invité à se prétendre trop libre d’être lui-même dans sa tête, mais qui dans les faits n’a jamais autant croulé sous les injonctions absurdes : soit cool et performant !  Bio mais connecté ! Citoyen très concerné par le débat politique mais voyeuriste surinformé du vaudeville élyséen. Autant de diktats qu’Anne Roumanoff, regard perspicace et humour vache, s’entend à tourner en dérision, avec une aisance burlesque qu’on ne lui connaissait pas.

Ce qui a changé ? Elle vous l’a déjà dit : il lui est arrivé un truc auquel elle ne s’attendait pas du tout, elle a eu 40 ans. Un âge où, souvent, on s’arrête, épuisé  de courir après les images, où on commence à s’accepter tel que l’on est et donc à mieux regarder autour de soi. Forcément ça détend. Hey ! semble nous dire Anne Roumanoff : je crois bien que je suis devenue qui j’étais ! Je veux dire : j’assume ! Je flippe et je m’énerve ! Je foire, je me révolte et j’espère ! Je le reconnais : c’est bien moi et c’est même ce que j’ai de plus précieux. Voilà, c’est tout simple, mais de ces moments de vérité, Anne Roumanoff tire une énergie comique nouvelle. Elle se découvre ainsi une liberté de mouvement qui, de prises de risques en expériences inédites, en aura surpris beaucoup,  et nous feront rire encore.

                                                                                                                                                       Philippe Nassif

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