JDD du 17 Février 2019

J'aime notre époque, malgré toutJ’aime notre époque pour ses prises de conscience tardives
[Avant] – Ha, ha, tellement drôle de se moquer de ces blogueuses journalistes un peu niaises qui débutent! Regarde le photomontage que j’ai fait : son visage sur un corps à poil, j’ai ajouté une croix gammée pour faire joli et je lui ai envoyé des menaces de mort pour rire… Elle m’a raconté qu’elle était bombardée de messages d’insultes, elle m’a même demandé, à moi, si elle devait porter plainte! Je lui ai dit : « C’est le jeu, c’est Twitter, c’est comme ça. »
Ha, ha, ha, mort de rire, qu’est-ce qu’on est drôles, quand même! On est les rois du sarcasme, des libres moqueurs no limit, des sales trolls affreux et méchants. On se marre tellement avec nos tweets insultants envoyés en rafale! Puis, toutes ces pseudo-journalistes femmes, elles sont vraiment trop mièvres, trop connes, trop naïves, et surtout elles n’ont aucun réseau.

[Après] – Pardon, je ne me rendais pas compte de ma cruauté, c’était juste de l’humour, vous savez, des insultes certes mais des insultes humoristiques. Je me suis laissé emporter par le groupe, je croyais que puisque c’était en ligne et que c’était pour rire on pouvait tout dire. Et puis enfin c’était il y a longtemps, je n’aurais jamais pensé que ça puisse avoir de telles conséquences sur ma vie actuelle. Oui, bien sûr, je pense aussi aux conséquences pour les victimes… Mais qui souffre le plus aujourd’hui? Pas elles, moi! Ma copine menace de me quitter, mes parents ne m’adressent plus la parole, je suis en train de perdre mon job, ma réputation professionnelle est HS, j’ai dû prendre un avocat et je reçois toute la journée des messages d’insultes sur Twitter. Aujourd’hui, c’est moi, le cyberharcelé! J’ai présenté des excuses numériques, qu’est-ce qu’il vous faut de plus?!

N’oubliez pas que je suis un branché chic de gauche, bien-pensant et donneur de leçons. Jusqu’à la semaine dernière, je faisais partie de l’aristocratie du journalisme parisien, normalement c’est moi qui dis aux gens quoi penser de qui, d’ordinaire c’est moi l’apôtre arrogant du bon goût, celui qui décide de ce qui est branché, de ce qui est has been, c’est moi le détecteur des nouvelles tendances. La tendance actuelle à ne plus tolérer la haine sur les réseaux sociaux, j’avoue, je ne l’avais pas détectée.

J’aime notre époque pour le regard des adolescents
« Maman, t’as vu, il y a eu des tags antisémites sur Simone Veil! C’est vraiment n’importe quoi! »
Ma fille de 16 ans est indignée. J’aimerais pouvoir la rassurer, lui dire que c’est un acte isolé commis par des abrutis incultes, mais je sais bien qu’il y a actuellement une explosion des actes homophobes et antisémites. Je lui explique qu’on traverse une crise politique, économique et morale, que quand les gens ont peur pour leur avenir, ils cherchent des boucs émissaires, que toujours, dans ces périodes-là, l’intolérance se développe. Ma fille répond : « C’est pas une raison quand même! » Sa révolte me rassure. Je me dis que tant qu’il y aura des adolescents pour s’indigner de l’intolérable, tout n’est peut-être pas perdu.

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