JDD du 10 Mars 2019

Cahier de doléances numériquesPour mettre fin au mécontentement qui grandissait dans tout le pays, le roi Emmanuel proposa à ses sujets de se rendre dans les mairies pour y remplir des cahiers de doléances. On reprochait au monarque de ne pas se soucier des préoccupations des plus modestes, d’être arrogant, de ne servir que les riches. Désormais, le roi s’y engageait, il allait écouter le peuple. Les contributions furent nombreuses, ce fut même un véritable raz de marée de propositions hétéroclites, curieuses et foisonnantes. Les doléances étaient à l’image du caractère des Français : individualiste, ironique, râleur, dupe de rien mais au courant de tout.

Le roi commença par se ­réjouir du succès du grand débat :
– Quelle brillante idée, tout de même! C’est une étude de marché grandeur nature sur les préoccupations de mes sujets, et cela aux frais du contribuable. J’en tirerai ensuite des propositions qui seront soumises à référendum et mon habileté politique sera plébiscitée.
Puis, vint une interrogation plus pragmatique : comment parvenir à extraire l’essentiel de ce foisonnement de doléances?
Les conseillers du roi se voulurent rassurants :
– Ne vous inquiétez pas, Sire, nous allons numériser toutes ces propositions à raison de 25.000 pages par jour ouvré, soit 500.000 pages en quatre semaines.
C’était le propre des énarques que de croire que la solution à tous les problèmes de la vie résidait dans la maîtrise des chiffres.
– Mais avant, il faudra faire analyser manuellement ces contributions par des humains pour savoir comment les classer, remarqua le roi.
– Nous allons les ranger en plusieurs catégories, Majesté : pouvoir d’achat, vitesse sur les routes, coût du carburant, montant des impôts, démarches administratives, écologie, « divers » et « hors sujet ».

Le roi fronça les sourcils.
– Qu’allez-vous mettre dans « hors sujet »?
– Tout ce qui n’entre pas dans les catégories précitées, par exemple : « Je ne supporte pas mes voisins, je vous signale que le mari refait des appartements au noir le week-end et qu’ils paient toutes leurs courses en liquide », « Mon mari me trompe, je propose une amende pour les hommes infidèles ».
– Et dans « divers », qu’allez-vous classer dans « divers »?
– La culture et l’éducation, Majesté.
– Pourtant ce sont la culture et l’éducation qui permettent de lutter contre le populisme et la simplification des idées.
– Oui, Sire, mais depuis le début de la crise, vous n’avez jamais évoqué la culture et très peu l’éducation.
– La reine Brigitte me le ­reproche assez, soupira le roi. La vérité est que je suis inquiet des suites de ce grand débat. Il est clair qu’il sera impossible de satisfaire tout le monde et cela risque de susciter une nouvelle colère. Il faut surtout que les Français arrêtent de croire que je suis le seul responsable de tout ce qui ne tourne pas rond dans ce pays. Certes, poser des mots sur les maux permet d’établir un diagnostic, mais il faut ensuite être capable de proposer les justes remèdes et convaincre le patient de suivre le traitement… Il m’est avis que le pays ne va pas guérir tout de suite de cette fièvre jaune et que la convalescence risque d’être plus longue que prévu.

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