Anne Roumanoff « Aimons-nous les uns les autres »

Anne Roumanoff "Aimons-nous les uns les autres" - vendredi 31 juillet   Présentation : Qu’elle incarne une productrice de téléréalité prête à toutes les manipulations pour arriver à ses fins, une touriste américaine qui ne parvient pas à attirer l’attention du serveur ou qu’elle dresse un portrait au vitriol des parents d’élèves englués dans leurs problèmes, Anne Roumanoff nous raconte la société française à travers des personnages de femmes se débattant avec un quotidien pas toujours facile. Alternant les sujets légers et les sujets plus profonds, ses personnages sont toujours finement observés et le trait est juste. Le texte est ciselé au millimètre. Anne Roumanoff, actrice extraordinaire, a une spécialité : l’ordinaire. Rions de tout ce qui va mal avant que d’en pleurer... Mon avis : Fidèle à ses habitudes, Anne Roumanoff s’installe pour un long séjour dans une salle parisienne. Elle se produira ainsi jusqu’au 19 janvier 2016 sur la scène de l’Alhambra... Hier soir, pour sa toute première prestation dans la capitale, elle est apparue déjà très affûtée, nous offrant une heure et demie d’un show absolument éblouissant. Pour paraphraser Georges Brassens, on peut sans flagornerie aucune, affirmer que « tout est bon chez elle, il n’y a rien à jeter ». Tout au long du spectacle, j’ai recherché en vain le sketch un peu moins bon, le propos facile, le cliché éculé. De toute évidence chacun des sketchs – et il y en a seize – a été travaillé et retravaillé. Telle Mame Lemontu, sa bouchère vedette, elle a gratté jusqu’à l’os pour éliminer tout gras superflu et ne garder que le dur et le nerf. Aucun bas morceau sur son étal, que de la haute qualité labélisée « viande rouge... manoff », bien goûtue et, surtout, bien saignante. Dans deux mois, Anne aura 50 ans et, à une année près, trente ans de métier. Visiblement, elle a atteint sagesse et sérénité. Elle entame d’ailleurs son spectacle en se moquant d’elle-même, de son âge, de ses problèmes récurrents de poids ; ce qui l’autorise à dire qu’elle est aujourd’hui « lourde d’expérience », ce à quoi j’ajouterai personnellement qu’avec sa plume qui, elle, est toujours restée légère et incisive, elle est désormais « hors ligne ». Elle est tout en haut. Elle fait partie de la demi-douzaine de nos meilleurs humoristes, tous sexes confondus. Sur ses seize sketchs, il y en a tout de même douze nouveaux. Je ne sais pas comment elle réussit à se renouveler autant et aussi vite. Sa force, c’est de puiser ses sujets dans notre quotidien. En observatrice avisée, elle se nourrit de ce qu’elle picore dans notre vie de tous les jours. Contrairement à Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir, elle pratique l’anthropologie en toute connaissance de cause. Ça, elle l’étudie son prochain, et sous toutes ses formes ! Tous nos travers, tous les dysfonctionnements de notre société, toutes les faiblesses de nos institutions, sont analysés, stigmatisés et, amplifiés sous la loupe de son humour dévastateur, nous sont resservis sous formes de sketchs particulièrement efficaces. Anne est une authentique « merformeuse » (barbarisme pour le féminin de performeur). Elle joue avec son corps et sa voix, jongle avec les accents ; elle possède une façon ahurissante d’incarner ses personnages, les faisant dialoguer entre eux en autant de saynètes percutantes et réjouissantes. S’appuyant sur une écriture au cordeau et un sens de la formule terriblement aiguisé, elle n’a plus qu’à laisser ses talents de comédienne faire le reste.
Aimons-nous les uns les autres est un véritable festival riche et varié. Anne y assène des vérités, des évidences avec une virtuosité qui force le respect. Elle nous fait rire avec des choses qui, a priori, devraient nous agacer et nous affliger. Voire, nous faire honte. A travers sa galerie de portraits, elle évoque Pôle Emploi, le mariage gay, la phobie administrative, le coaching en bien-être, l’éducation des enfants, le choix d’une politique extrême, le manque de courtoisie des Français vis-à-vis des touristes, les problèmes des ados déscolarisés... Tout nous concerne. Et son final, qui se décompose en trois sketchs, est en apothéose (définition du Larousse : « Dernière partie, la plus brillante, d’une action, d’une manifestation sportive, artistique... »), avec en entrée Radio Bistro, en plat de résistance Aimons-nous les uns les autres, dont la mise en scène est réellement étourdissante d’inventivité (et quel texte !) et, en dessert, une fable admirablement écrite que je sous-titrerais « Les animaux malades de la politique »... Sans complaisance aucune, on ne peut que saluer la performance scénique et la qualité de ce nouveau spectacle tant dans l’écriture que dans le jeu. Excellant dans la composition de personnages vraiment hauts en couleurs, Anne Roumanoff est au sommet de son talent. En rouge et noir, campée entre deux cœurs stylisés, elle vous accueillera à Alhambra ouvert...   Gilbert « Critikator » Jouin
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